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Pluie qui tombe. Ville qui s’endort. Chacun allume sa veilleuse. Coupe le son. Ferme les yeux. Le marchand de sable passe dans les rangs. Fidèle surveillant de notre grande colonie de vacance. Patrouillant dans les rues silencieuses. Dans les longs corridors de nos dortoirs communs. Peu à peu chacun ferme les yeux. En priant que demain. En priant qu’au réveil. Chacun ferme les yeux comme on s’oublie. Se souvient. Tombe la pluie.
Et tandis que Morphée prend ses quartiers dans l’autre de nos vies, ceux d’une autre race, paisiblement, s’installent sur les toits de la ville. Les pattes en sphinx. La queue lovée. La truffe attentive. L’oeil rieur. Ce sont les félins, veilleurs de nos nuits, gardiens de nos rêves.
Ils se rassemblent sans se voir. Sans besoin de s’entendre. Chacun rejoignant son poste de gué. Son endroit le plus haut. Sa vue la plus claire. Ils se rassemblent comme on sait. Attendant notre sommeil comme d’autres cherchent l’éveil. Attendant de pouvoir goûter, une fois de plus, au miracle des rêves des hommes.
Et à l’heure où vibrent encore des lueurs bleues, tremblantes, dans les fenêtres des dortoirs, la magie commence. Surgissant de chaque rue, de chaque quartier. Frappant les mille coups de la ronde qui s’annonce. Sans concertation. Sans y prendre garde. Ce sont les rêves des enfants s’évadant de leurs chambres dans un grand lever de rideau multicolore. Corps endormis. Rêves vagabonds. Comme autant de bulles de savon soufflant sur le pavé trempé des rues. Ils viennent et vont. Portés par les vents de leur curiosité insatiable. En ribambelles désordonnées. Lucioles des villes s’éparpillant entre la terre et les cieux.
Quelques chats osent un miaulement approbateur. D’autres contemplent en silence. Des chatons s’endorment en quatimini pour se joindre à la danse. Tous saluent la beauté du monde.
Puis, au fil des heures, les grands se joignent à leurs petits. Les parents d’abord. Puis les exténués. Les fêtards de la veille et les mères de demain. En grands jetés de ballons de foire. Droit vers le ciel. Vers l’horizon du haut. Celui des étoiles et des croissants de lunes. Celui où l’on peut enfin rêver que l’on rêve. Et tandis qu’ils s’évadent, sans un regard vers le bas, quelques songes d’enfants s’accrochent à leur suite. Se hissent. Explorateurs avides de nouveaux mondes. Teintant sans le savoir le réveil de leurs plus grands d’envies de beignets et de chocolat chaud. De glaces et de tour de manège. De bougies à souffler et de vacances à la mer. Et au milieu de toutes ces couleurs, entre ballons et lucioles, apparaissent et disparraisent les rêves tremblotants des oubliés de Morphée. Eclairs d’oubli. Fusées de détresse jetées vers le ciel comme on espère. Belles et éphémères. Alors, devant tant de miracles, les chats, généreux, s’échangent leur regard. Se partagent. S’unissent. Pour contempler la danse dans son entier. Pour devenir plus qu’eux mêmes. Pour devenir eux-mêmes. Les yeux de l’un s’offrent à son prochain. Qui le prête à son suivant. Et ainsi de suite. Sur tous les toits de toute la ville. Jusqu’à ce que les yeux de chaque félin deviennent les yeux de tous.
Et alors la ville, bercée d’un seul regard, se fait champ d’étoiles. Multitude de couleurs dansant sur les dernières gouttes de pluie. Sauvage. Unique. Multiple. La ruelle la plus sombre devient un champ de fleurs. Le plus triste basfond une voie lactée. Dans le grand feu d’artifice de la beauté des songes.
Puis, à l’heure ou bat le coeur de la nuit, nait soudain une lumière vive. Différente. Aveuglant soudainement l’oeil paisible et contemplateur des félins. Elle reste un instant immobile, la lumière. Devant une fenêtre. Devant les espoirs des hommes. Elle reste immobile et grandit. Elle grandit comme on salue. Comme on bénit. Elle grandit comme on aime. Comme on part. Alors les chats font silence. Leur multitude soudain unie devant cette seule fenêtre. De cette seule rue. De ce seul quartier. Ils font silence et accompagnent, d’une tendresse infinie, la lumière qui, finalement, s’élève. La lumière qui se libère. Une dernière fois. Des contraintes du temps.
Ils lui ouvrent le chemin. Parmi les rêves éparpillés de ceux pour qui demain sera un nouvel aujourd’hui. La guidant parmi les lunes et les étoiles. Pour finalement la regarder s’envoler. Libérée du temps. De plus en plus brillante. De plus en plus loin. Ils la regardent comme on voit naître les étoiles. Et la saluent comme on rend un hommage ému au départ d’une âme.
Puis leur regard, finalement, retourne au coeur de la ville. Au coeur ce ce quartier. De cette rue. De cette fenêtre. Et ils restent là. Tous. Un. Ensemble. Ils restent là Et partout ailleurs Accompagnant Comme toutes les nuits Les rêves des hommes Vers la naissance D’un nouveau soleil
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