# Songes et lumières

Auteur : Yann Loosli  
Recueil : Voire un peu plus  
Année : 2009  
Adresse : https://www.yannl.com/songes-et-lumieres/

Pluie qui tombe. Ville qui s’endort. Chacun allume sa  
veilleuse. Coupe le son. Ferme les yeux. Le marchand de  
sable passe dans les rangs. Fidèle surveillant de notre grande  
colonie de vacance. Patrouillant dans les rues silencieuses.  
Dans les longs corridors de nos dortoirs communs.  
Peu à peu chacun ferme les yeux. En priant que demain. En  
priant qu’au réveil. Chacun ferme les yeux comme on  
s’oublie. Se souvient. Tombe la pluie.  

Et tandis que Morphée prend ses quartiers dans l’autre de  
nos vies, ceux d’une autre race, paisiblement, s’installent sur  
les toits de la ville. Les pattes en sphinx. La queue lovée. La  
truffe attentive. L’oeil rieur. Ce sont les félins, veilleurs de  
nos nuits, gardiens de nos rêves.  

Ils se rassemblent sans se voir. Sans besoin de s’entendre.  
Chacun rejoignant son poste de gué. Son endroit le plus  
haut. Sa vue la plus claire. Ils se rassemblent comme on sait.  
Attendant notre sommeil comme d’autres cherchent l’éveil.  
Attendant de pouvoir goûter, une fois de plus, au miracle  
des rêves des hommes.  

Et à l’heure où vibrent encore des lueurs bleues, tremblantes,  
dans les fenêtres des dortoirs, la magie commence. Surgissant  
de chaque rue, de chaque quartier. Frappant les mille coups  
de la ronde qui s’annonce. Sans concertation. Sans y prendre  
garde. Ce sont les rêves des enfants s’évadant de leurs  
chambres dans un grand lever de rideau multicolore. Corps  
endormis. Rêves vagabonds. Comme autant de bulles de  
savon soufflant sur le pavé trempé des rues. Ils viennent et  
vont. Portés par les vents de leur curiosité insatiable. En  
ribambelles désordonnées. Lucioles des villes s’éparpillant  
entre la terre et les cieux.  

Quelques chats osent un miaulement approbateur. D’autres  
contemplent en silence. Des chatons s’endorment en  
quatimini pour se joindre à la danse. Tous saluent la beauté  
du monde.  

Puis, au fil des heures, les grands se joignent à leurs petits.  
Les parents d’abord. Puis les exténués. Les fêtards de la veille  
et les mères de demain. En grands jetés de ballons de foire.  
Droit vers le ciel. Vers l’horizon du haut. Celui des étoiles et  
des croissants de lunes. Celui où l’on peut enfin rêver que  
l’on rêve. Et tandis qu’ils s’évadent, sans un regard vers le  
bas, quelques songes d’enfants s’accrochent à leur suite. Se  
hissent. Explorateurs avides de nouveaux mondes. Teintant  
sans le savoir le réveil de leurs plus grands d’envies de  
beignets et de chocolat chaud. De glaces et de tour de  
manège. De bougies à souffler et de vacances à la mer.  
Et au milieu de toutes ces couleurs, entre ballons et lucioles,  
apparaissent et disparraisent les rêves tremblotants des  
oubliés de Morphée. Eclairs d’oubli. Fusées de détresse  
jetées vers le ciel comme on espère. Belles et éphémères.  
Alors, devant tant de miracles, les chats, généreux, s’échangent  
leur regard. Se partagent. S’unissent. Pour contempler la  
danse dans son entier. Pour devenir plus qu’eux mêmes.  
Pour devenir eux-mêmes. Les yeux de l’un s’offrent à son  
prochain. Qui le prête à son suivant. Et ainsi de suite. Sur  
tous les toits de toute la ville. Jusqu’à ce que les yeux de  
chaque félin deviennent les yeux de tous.  

Et alors la ville, bercée d’un seul regard, se fait champ  
d’étoiles. Multitude de couleurs dansant sur les dernières  
gouttes de pluie. Sauvage. Unique. Multiple. La ruelle la  
plus sombre devient un champ de fleurs. Le plus triste basfond  
une voie lactée. Dans le grand feu d’artifice de la  
beauté des songes.  

Puis, à l’heure ou bat le coeur de la nuit, nait soudain une  
lumière vive. Différente. Aveuglant soudainement l’oeil  
paisible et contemplateur des félins.  
Elle reste un instant immobile, la lumière. Devant une  
fenêtre. Devant les espoirs des hommes. Elle reste immobile  
et grandit. Elle grandit comme on salue. Comme on bénit.  
Elle grandit comme on aime. Comme on part.  
Alors les chats font silence. Leur multitude soudain unie  
devant cette seule fenêtre. De cette seule rue. De ce seul  
quartier. Ils font silence et accompagnent, d’une tendresse  
infinie, la lumière qui, finalement, s’élève. La lumière qui se  
libère. Une dernière fois. Des contraintes du temps.  

Ils lui ouvrent le chemin. Parmi les rêves éparpillés de ceux  
pour qui demain sera un nouvel aujourd’hui. La guidant  
parmi les lunes et les étoiles. Pour finalement la regarder  
s’envoler. Libérée du temps. De plus en plus brillante. De  
plus en plus loin. Ils la regardent comme on voit naître les  
étoiles. Et la saluent comme on rend un hommage ému au  
départ d’une âme.  

Puis leur regard, finalement, retourne au coeur de la ville.  
Au coeur ce ce quartier. De cette rue. De cette fenêtre.  
Et ils restent là. Tous. Un. Ensemble.  
Ils restent là  
Et partout ailleurs  
Accompagnant  
Comme toutes les nuits  
Les rêves des hommes  
Vers la naissance  
D’un nouveau soleil  
