Ecole

Pour Wayan et Jimmy-Lee,

C’était un lundi. Le premier lundi de mes cinq ans. Le jour même de mon anniversaire. Mon premier jour d’école. Ma maman avait tout préparé.
Pour la journée, un cartable neuf, un bouquet de crayons fraîchement taillés, des pantoufles avec mon nom dedans, un goûter. Pour le soir, mon papa m’avait fait un gâteau aux carottes. J’adore le gâteau aux carottes.
Maman me mit dans la voiture, m’attacha consciencieusement sur le siège arrière. Jusque là, ça allait. Je me sentais bizarre mais ça allait. Pendant tout l’été, mes parents m’avaient dit: “Tu verras, en septembre, le jour de ton anniversaire, tu iras à l’école”. Je ne savais pas ce que c’était mais ça devait sûrement être quelque chose d’amusant puisqu’ils le répétaient tout le temps. Après quelques minutes seulement, la voiture s’arrêta dans une cour. Je ne savais pas que “l’école” était si proche de “la maison”. Maman me détacha. Me fit sortir. Me montra comment mettre le cartable sur mon dos. C’est lourd, un cartable.
Autour de nous, il y avait tout un tas de mamans. Et tout un tas d’enfants. Nous nous jetions des regards interrogatifs tandis qu’on nous préparait, repeignait, ajustait, rhabillait. Les mamans se lançaient entre elles des bonjour étranges, un peu gênés. Arriva ensuite une dame. Une grosse dame avec d’énormes lunettes sur le nez. Elle avait vraiment l’air bizarre. Chaque maman alla vers elle avec son enfant. Je n’y réchappai pas. La grosse dame me dit qu’elle était la maîtresse et que j’avais un joli prénom (évidemment, sinon je m’appellerais pas comme ça). Puis soudain les mamans partirent, enfin, elles avaient plutôt l’air de s’enfuir. La mienne aussi. Elle me laissa là, avec tous ces enfants que je ne connaissais pas. A nous voir tous pleurer, elles auraient du se douter que quelque chose n’allait pas. Mais non. Elles partirent quand même. J’en vis même certaines rigoler.

La journée ne se passa pas trop mal. On nous fit faire des jeux. Presque tous les enfants arrêtèrent de pleurer. On nous apprit à dessiner la lettre “a”. La lettre “a” est une petite cerise dont la queue part à gauche. Je n’ai pas osé demander où était le noyau parce que “à l’école”, quand on veut demander quelque chose, il ne faut rien dire, il faut seulement lever la main. Il faut même lever la main pour aller aux toilettes. C’est bizarre, l’école.

Le soir, toutes les mamans vinrent nous chercher. Il y avait aussi quelques papas. La mienne me demanda comment c’était l’école. Je lui ai dit que ce soir je devais dessiner, sur un cahier que nous avait donné la maîtresse, trois lignes de cerises. Mais je ne comprends pas pourquoi elle m’a demandé ça. Les mamans aussi, c’est allé à l’école. C’est même elle qui me l’a dit. Et elles doivent sûrement savoir que la première lettre de l’alphabet est une cerise. Et que c’est ça qu’on fait à l’école. C’est intelligent, une maman. Plus qu’un papa, d’ailleurs, puisque ça s’occupe des enfants alors que les papas sont dehors toute la journée.

Quand on est arrivé à la maison, papa était dans la cuisine. Il n’y est pas souvent, à la cuisine, papa. Mais quand il y est il sourit tout le temps. Il avait son tablier avec des seins de dame dessus, et il regardait dans le four si le gâteau était bien cuit. Il fumait une cigarette. Les papas fument des cigarettes et boivent du café.

Après on a mangé, mais d’abord, j’ai fait mes lignes de cerises. C’est pas évident à dessiner. Il y a deux cerises dans maman et deux dans papa. J’ai bien aimé faire ça. C’est des “devoirs” il paraît. Ca fait partie de l’école. Je crois que j’ai bien aimé l’école.
A la fin du repas, papa est allé chercher le gâteau et maman les cadeaux.
J’ai reçu plein de choses. Un vaisseau spatial de papa. Une trousse à crayon de maman. Cinq francs de grand-maman et grand-papa.
Et puis on a mangé le gâteau. Et puis je suis allé au lit.

Avant de dormir, papa et maman m’ont lu une histoire. Papa imite bien le loup et maman fait bien les petits cochons qui ont peur. Et puis j’ai dormi, mon cocolet dans les bras et tout un tas de cadeaux sur la locomotive en bois.

Le lendemain matin, maman est venue me réveiller.
– Debout chou, tu dois te dépêcher si tu ne veux pas être en retard à l’école.
Je la regardai, étonné et contrarié.
– Ah bon, parce que je dois y retourner ?

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