Souhaites nocturnes

Lumière. Nuit. Lumière. Nuit. Sourire. Nuit. Sourire. Tu es là et tu danses, tu danses comme on parle. Tes gestes épousent les sons, tes yeux gardent le noir. Tu les fermes et tu bouges, langoureuse et terrible entre ces gens, ces silhouettes fugitives qui te suivent et te guident d’une obscurité à un nouveau souffle, d’un son jusqu’au silence. Ils te guident et te perdent quand d’autres te croisent. Du bord du bar, de l’extrémité de la longue planche aux excès, je te souris. Tu ne le vois pas bien entendu, tu as déjà tant à faire, tant de mal à te savoir là, à te contempler dans les désirs de ces suivants qui voudraient être le prochain. Ils ne comprennent pas que l’on ne peut atteindre ce qui n’est pas vraiment là.
Sur la piste des gens, au centre toi, au bar moi, une boîte de nuit au souffre perpétuel offerte au spectacle de la vie.
Entre deux sourires, deux miroirs, tu me rejoins. Tes gestes me paraissent trop légers pour être humain, tes yeux ont la saveur des nouveaux mondes et lorsque, subrepticement tu t’approches de mon oreille et y verse quelques syllabes, je dois me faire force pour ne pas y entendre une langue d’ailleurs et comprendre, simplement, ces paroles melliflues: “Imagine. Imagine ces gens, tous, faire le souhait d’avoir celui ou celle qu’il veut, imagine-les armés d’une baguette magique”.
Puis, sans attendre de réponse, sans même me laisser loisir d’imaginer, tu repars, disparaissant soudain comme une fée s’évapore une fois son sort jeté.
Tu repars et moi je reste avec ces questions dont tu n’imagines les réponses, tu pars danser et me laisse à mes pensées.
Ma vision se trouble. Je regarde autour de moi et ne comprends plus. Du gilet de l’un, du décolleté de l’une, de la poche de l’autre je vois, entre deux pas, deux sons, des objets s’annoncer, comme déposés là par ton imagination. Je les vois tous, dans leur malice, cacher la baguette magique de leurs désirs.
J’hésite. Je tâtonne dans l’obscurité de ma folie annoncée. L’ivresse n’y est pour rien. Je me sens éveillé comme au premier matin.
Un éclair de vie a traversé la foule. L’improbable de la nuit se comprend souhaitable. Des inconnus se regardent comme de vieux couples. La musique soudain a changé de parfum, gardant pour plus tard son lot d’impersonnel. Elle se fait désir, se donne des airs de Cupidon. Entre deux morceaux les souffles se coupent, les coeurs hésitent à battre leur propre rythme. L’air devient palpable. Les rêves reprennent leur place dans l’espace, renvoyant au décor les insipides musiques des corps dans un cortège d’éclats de rire. J’allume une cigarette, sa fumée dessine dans l’air des notes de frissons, des foules en question. Je me sers un verre. La bouteille m’embrasse. Sur la piste de danse un ami réinvente la séduction. Il a dans sa poche quatre baguettes; il y en a qui donneraient leurs rêves pour s’entendre conter des histoires. Mon regard fait le tour, tour de piste, tour de passe-passe, tour du monde. Le tour est joué. Dans un coin un couple s’embrasse. Ils se sont échangés leurs souhaits, mutuellement, sans en user. Je crois qu’ils s’aiment.
Dans un autre coin, opposé, inexploré, pleure une jeune femme. La baguette magique dans la main gauche, une main dans sa main droite. Elle n’ose d’un geste rompre le charme qui rend un homme si heureux. Elle ne peut se résoudre à briser le charme.
Mon regard et mon souffle marquent un tour. Tu es là, souriante, heureuse. Tu les regardes s’aimer et j’essaie de savoir si tu aimes. Tu les vois se regarder et je t’observe. Narrateur de tes mondes, observateur. Je n’ose être séducteur. Mes yeux te fuient, se posent sur un anathème; un homme se protège, de tout son souhait, tenant à deux mains cette baguette de défense à l’effet unique. Il se protège des pulsions qui l’assiègent. Il ne résistera pas. Il le sait. La nuit passée à faire naître les passions il devra, malgré lui, se plier à l’une d’elles. Il a peur. Elles en sont ravies. Il sera heureux quoi qu’il en soit. Il sera heureux et rendra la pareille. Il n’est pas habitué. Il apprendra. Il cherche dans l’alcool une inutile ivresse. Elles goûtent un infini bonheur. Ailleurs la passion se fait coulée de lave. Un groupe de cinq. Ils dansent. Ils s’aiment. Tous. Simplement compliqué. Leurs souhaits se croisent et se rencontrent, passant de la cible à la flèche voisine. Dans les aléas des danses se mêlent leurs corps. Chacun avec l’autre, les autres avec plénitude. Aucun compromis possible. Ils feront l’amour ensemble, tous ensemble, comme un couple de jeunes mariés, mais plus nombreux.
Autour d’une table quatre personnes, deux femmes, deux hommes. Deux couples. Deux vies communes. Hommes et femmes partiront ensemble; l’amour n’a pas de sexe. Ils s’aimeront tant qu’ils s’accorderont des enfants illégitimes en gage d’amitié.
J’allume une autre cigarette, consumant une autre baguette magique de félicité, me rapprochant un peu plus de la fatalité. Tu n’es pas revenue. Tu danses encore. Tu souris tellement que peu d’hommes osent à te dévisager. Tu as l’air trop heureuse. Trop loin. Trop vraie. Quelques courageux s’approchent, t’effleurent de leurs souhaits. Tu les répudies d’un bonjour. J’évite ton regard comme on se réfugie sous les arbres quand menace la foudre. Je veux me servir un verre. La bouteille est vide. Elle a réalisé son voeu. Je me sens humeur aveu. Je combats. Commande un autre flacon. C’est idiot, je sais, je la demande et connais d’avance son désir de vide. Qu’importe. Peut-être m’offrira-t-elle l’inconscience, cet état si proche de la mort où le bonheur s’oublie. Mais ce n’est pas mon souhait et la bouteille le sait. Elle me poussera aux limites et me laissera là, face à toi, immobile, muet, stupide et transparent. Je détourne mon regard de ton visage, soulagé et triste. Je reviens à cette jeune femme qui pleurait. Elle a cessé, a décidé de l’aimer. D’un coup du sort elle lui a donné sa chance. A les voir s’embrasser elle a eu raison; ils s’embrassent comme on découvre. Leurs mains s’évadent sur les chairs de l’autre, leurs baisers sont des averses dont ils ne voudront plus se défaire.
Une ombre se faufile entre les tables. Une ombre à la recherche de son créateur, une ombre en quête d’un reflet. Elle s’approche de moi, me dévisage, puis d’un oeil dédain se détourne. Elle ne cherche pas son double.
Sur la piste tu continues à danser. Je t’accompagne un instant, dessine à tes côtés quelques pas de plus mais tu restes seule sur la piste et je demeure au bar. Nous dansons ensemble mais tu ne le sais pas. Je continue à écrire en pensant que tu lis par dessus mon épaule. J’écris et tu ris, je ris à mon tour et l’écris. La scène devient floue, les dernier couples se forment et partent s’oublier dans l’obscurité, construire quelques bonhommes de neige et faire l’amour.
Je me lève et les suis. Arrivé à la sortie je me retourne. La salle est vide. Les néons ont remplacé les gens. Je te cherche, ne te trouve pas. Tu es partie avec la nuit.
Je vais beaucoup marcher maintenant, les pieds dans la neige, les mains dans les poches et les yeux en l’air, cherchant dans le refuge des étoiles la planète où tu cultives mes rêves.

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