Nicolas

Il est souvent difficile, au cœur des villes, de trouver un endroit propice à la lecture. C’est du moins ce que pensait Nicolas ce dimanche là, au moment de choisir un lieu où promener son labeur. Par une si belle journée, les parcs étaient à exclure, avec leurs ribambelles de bambins facétieux aux trousses desquelles courent des mères épuisées, leurs troquets bondés et leurs badauds qui s’éparpillent parmi les pissenlits. Les rues quant à elles devenaient par ces jours de canicule des couloirs brûlants que ne parcouraient que de rares taxis et autres voitures de police, attirés les uns par le mirage d’un hypothétique client, les autres par une routine oublieuse des sursauts barométriques. Il pourrait rester chez lui bien sûr, sous les palles hésitantes de son ventilateur, un citron pressé dans une main et son livre dans l’autre. Bien sûr. Mais l’idée même de presser un agrume le faisait transpirer.
A défaut d’une solution immédiate, Nicolas se lança à pas perdus vers le monde extérieur, dans l’espoir de trouver fraîcheur et quiétude au détour d’une indécision plus persuasive que les autres. Ses pieds le menèrent naturellement vers la première terrasse, tapie à l’abri du saule pleureur qui prêtait son nom à sa propre rue. Il avait fait dix pas. Les habitudes sont paresseuses et les hésitations y trouvent souvent leur compte. Sous l’arbre six tables de bois, douze fauteuils de rotin, deux jeunes filles, deux jeunes hommes, une vieille dame, un chien. Nicolas prit place. Reconnaissant le nouvel arrivant la serveuse sourit avant de disparaître. Un instant passe. Un instant lent. Un instant de canicule. Une poignée de ces minutes que les sabliers rechignent à libérer, que les mathématiciens s’obstinent à quantifier, au lieu, comme il se doit, de faire la sieste. Nicolas ferma les yeux. Devant lui dansèrent les fées rouges qui tapissent les paupières de danses enivrantes, ces formes géométriques qu’il s’efforça de suivre alors même qu’elles n’existaient déjà plus, ces lignes sans extrémités, ces cercles silhouettes, souvenirs solaires en négatif dans le laboratoire oculaire. Au fond de ses poches devraient se trouver ses lunettes de soleil. Il devrait les utiliser, avant le point critique où les yeux, même ouverts, se fendillent de taches solaires.
– Café et cigarette pour Monsieur. Café verre d’eau bien sûr. Grand verre d’eau.
Merci Noémie, s’entendit-il répondre. Merci beaucoup.
Les yeux toujours clos, Nicolas tâtonna, trouva la tasse, identifia le minuscule pot de crème, le paquet de cigarette. Il versa la crème, alluma une cigarette, porta la tasse à ses lèvres, laissa l’odeur chaude du breuvage trouver son chemin jusqu’à ses narines, la douce vapeur brûler ses paupières, embuer ses lunettes jusqu’à lui cacher les jambes de Noémie qui se croisaient et se décroisaient sur une chaise non loin de lui. Il ouvrit les yeux, déchira le cellophane, lut distraitement l’avertissement légal, sortit une cigarette, l’alluma. Il sourit. Il a bien fait de ne pas aller au parc, de ne pas marcher dans la rue, de ne pas rester chez lui. Il n’y a qu’ici que l’on trouve un si bon café. Ici. Au bas de chez soi. Là où les yeux fermés vous écoutez le temps passer, Noémie marcher, ses talons claquant sur les dalles, son plateau tintant contre ses bracelets à chacun de ses pas, son sourire ingénu marchant jusqu’à vous, jusqu’au tintement de la tasse sur la table. C’est cela le millésime du café. Une teneur d’un sucre qu’on ne mesure pas. Que l’on goûte au sens.
Nicolas ouvrit enfin son livre. Page 237, au moment ou l’intrigue se dénouait pour mieux attacher le lecteur. Nicolas le nota, c’est son métier. Nicolas est un comité de lecture. Pas un lecteur. Un comité à lui tout seul, qu’il consulte et conteste au gré de ses humeurs, tranchant avec parcimonie ses coups de coeur ou de raison. Son carnet de notes lui servait de signet. Rectangle de papier à la couverture de cuir, petit carnet noir se remplissant au rythme de son plaisir. Si le carnet tardait à se noircir, l’écrivain titulaire se voyait répondre les formules de politesse usuelles, ces mises à pied du manuscrit finissant inexorablement par des salutations distinguées.
Alors qu’il abordait la page 300, soit cinq minutes plus tard, le temps de trouver le dénouement de l’intrigue du manuscrit irréalisable, la canicule se donna des airs de mousson.
Le thermomètre battit en retraite, le baromètre eut une chute de tension et les rayons de soleils se fendirent en trombes d’eau.
De sa table, Nicolas pouvait observer tout cela d’un œil serein ; l’arbre le protégeait.
Les autres par contre, les clients malchanceux et les passant, couraient en tous sens en quête d’un abri. Noémie, déjà trempée, aidait de son mieux les clients à rejoindre les tables protégées. Qu’elle était belle, Noémie, avec sa mine déconfite, ses paroles empressées et rassurantes, ses manières de grande dame au milieu de cette foule humide qu’affolaient les sautes du temps. Qu’elle était belle. Nicolas ne pouvait l’entendre mais aurait juré qu’elle prenait sur elle cette pluie intempestive.
Soudain, sorti de nulle part, un homme se tenait devant lui.
– Aimez-vous les surprises, Nicolas ? Appréciez-vous les tours de passe-passe ? Ne laissant pas place à une réplique, il s’assit en face de Nicolas, prit le manche de son parapluie entre ses mains, le rallongea de plus d’un mètre puis l’installa à la place réservée au parasol.
– Noémie, deux cafés clama-t-il encore, avant de regarder enfin Nicolas sous ses épais verres fumés.
Celui-ci, ébahi d’être si brusquement sorti de ses rêveries, ne savait comment réagir à cette intrusion. Un intrus et un changement de saison en moins de cinq minutes étaient deux imprévisibles de trop pour lui qui, passant le plus clair de son temps dans les livres, s’était habitué à pouvoir arrêter la marche des événements d’un tourner de page.
— Que lisez-vous ?
– Que faites-vous à ma table ?
– Un livre ennuyeux apparemment.
– Que faites-vous à ma table ?
— Ah, voilà le café. Ne dites rien avant de tremper vos lèvres dans le café. Jamais. C’est beaucoup trop dangereux, s’exclama-t-il en plongeant deux doigts dans sa tasse comme pour y récupérer un cheveu importun. Il accompagna son geste d’une œillade complice, puis, après quelques instants, sortit, lentement, un petit serpent vert gesticulant et sifflant son indignation d’être ainsi tiré du néant. Il fit cela comme ça, comme si tous les cafés abritaient des serpents. Nicolas le regarda à son tour, terrifié.
– Ne vous inquiétez pas. Ce n’est qu’un petit serpent de rien le tranquillisa l’inconnu. Encore heureux que nous n’ayons pas commandé deux grands verres d’eau…
Nicolas détestait les serpents. Ou du moins le supposait-il. En voir un, ici, en bas de chez lui, dans son café, le lui confirma.
– Laissons cela continua l’inconnu, désinvolte, jetant l’ophidien par dessus son épaule.
Essayant de garder sa contenance, Nicolas :
– Etes-vous magicien, prestidigitateur ou quelque chose comme ça XXX ?
– Du tout, Nicolas. Que lisez-vous ?
– Que faites-vous à ma table ?
– Répondez je vous prie.
– Ce n’est rien. Un manuscrit parmi tant d’autres. Un tas de mots étalé sur des feuilles qui auraient aussi bien fait de rester blanches.
– Vous n’aimez pas ce livre ?
— Ce n’en est pas un, ce n’en sera jamais un. Il manque de piquant, il perd le lecteur, il… mais pourquoi je vous raconte ça… ?
– Parce que je vous l’ai demandé Nicolas. Et je ne crois pas que vous n’aimez pas ce livre. Je crois que vous ne savez pas lire.
Nicolas ne releva pas. Seul un léger frémissement de sa paupière gauche trahissait son énervement. La prochaine fois que lui prendrait l’idée fantasque de sortir de chez lui, de s’extirper de son fauteuil pour visiter le monde extérieur, il se ferait porter pâle. En face de lui, l’homme attendait. Serein. Avec sa barbe blanche, ses rides tout en sourire, ses longs cheveux emmêlés et sa chemise en lin il avait tout de ces vieux sages que l’on rencontre dans les livres de deuxième zone.
– Que faites-vous à ma table ?
– Je bois un café Nicolas. Je bois un café avec vous. Ca devrait vous plaire. Votre seule distraction dans ce café se situe sous la chemise de Noémie. A part regarder ses seins danser et lire vos manuscrits d’un air blasé, vous ne faites jamais rien, et en plus, vous le faites seul. Savez-vous qui est Noémie ?
– Evidemment. C’est la serveuse. La fille du patron.
– Et ?
– C’est celle qui me sert mes cafés.
– Je vais vous aider. C’est un être humain.
Voilà, ça devait arriver pensa Nicolas. Le vieux magicien anonyme lui faisait le coup de la leçon de philosophie. Pathétique. Rassemblant ses affaires, Nicolas se prépara à partir, sans autre forme d’au revoir que la plus parfaite indifférence, quand l’inconnu continuait :
– Et tous les être humains ont des secrets.
Intrigué, Nicolas se calma, alluma une cigarette et l’invita à poursuivre.
– Et… elle connaît le votre conclut-il.
– Et à votre avis, quel est mon secret ? répondit Nicolas, moqueur.
– Ne me prenez pas de haut jeune homme. Il pourrait vous en coûter.
– Vous aller me transformer en salsifis ? dit Nicolas sur le même ton.
– Non point jeune homme. Vous mettre une bonne fessée par contre ne serait pas un luxe. Je ne vous baigne pas dans les lieux communs. Je n’essaie pas de vous assommer de philosophie de comptoir. Etes-vous si blasé que vous n’êtes plus capable de vous émerveiller d’un vieux fou qui vous amène de la pluie et des serpents jusque sous votre nez. Je vous parle pourtant de quelque chose de passionnant. Je vous dit qu’une femme connaît votre secret. Que vous faut-il de plus. Je vous dit qu’elle a un secret. Et ça ne vous intéresse pas. Ne me faites pas croire ça. Allons. Un peu de cran. Sinon vous gâcherez le reste de vos jours, assis sur cette terrasse à lire vos propres textes en les faisant passer pour ceux de quelqu’un d’autre. Réveillez-vous. Jetez ce carnet noir. Et puis… Reprenez votre manuscrit à la page 237. Ce passage que vous avez sauté pour manque de probabilité. Cette fin de l’histoire que vous avez écrite. Là où l’héroïne apparaît au balcon. Où elle commence à chanter. Où la pluie s’arrête. Où les gens se figent. Où la foule l’écoute. Où elle regarde le narrateur, assis à sa table de café. Où d’une voix improbable elle met en notes cette déclaration qu’il vient d’écrire. Allons. Relisez-vous. Jouez.
D’un geste autoritaire, l’inconnu lui tendit le manuscrit, ouvert à la page 237.
Ne sachant que répondre, Nicolas reprit sa lecture là où il n’aurait jamais dû la laisser. Tandis qu’il relisait ses mots, la pluie cessa, le soleil se rappela à son devoir et l’inconnu se leva, récupéra son parapluie et s’en alla.
Une voix doucement se mêla à l’air du temps. Une voix de femme. La voix de Noémie.

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