treize

Samedi après-midi. Rue Principale. Il neige.
Natan marche d’un pas glissant parmi ses congénères. Il ne craint plus la foule, la trouve même rassurante.

Natan revient de la Librairie. Il a fait une réserve de livres pour la semaine. Un traité de météorologie. Un essai sur l’urbanisme local. Trois tomes de l’histoire du Monde. Deux atlas. En prime, la libraire a voulu lui offrir un recueil de poésie. Il a refusé poliment, arguant qu’il devait d’abord maîtriser la rhétorique. La libraire n’a pas insisté.
Sur le chemin du retour, alors qu’il passe devant l’Eglise, l’envie lui prend de se réchauffer d’une dose de marrons brûlants.

Devant le bâtiment, tout est blanc. De la cime des arbres aux pieds des passants. Des enfants font des batailles de boules de neige. Un artisan sert inlassablement des marrons, tandis que sa femme les fait griller et que leurs deux filles préparent les prochaines fournées. Des dames seules nourrissent les pigeons grelottant sur le parvis. Un vieux prêtre aide les drogués à faire un bonhomme de neige. Noël approche. L’hiver a bien travaillé.
Natan prend place dans la file. Attend. Commande. Deux cent grammes. Le marchand les lui tend en souriant, enveloppés dans une feuille de journal. Il paie. Continue son chemin.
Manger en marchant, encombré de livres, n’est pas tâche facile. Aussi décide-t-il de faire une pause, sur les marches de l’Eglise, et de profiter de son encas.
Distraitement, il en ouvre un. Le mange. Recommence. Se brûle les doigts. Insiste. Le paquet ne fait pas long feu. Toujours aussi distraitement, il prend l’emballage, le lit. C’est un extrait de la Gazette de l’École de Musique. Il y est abonné, mais depuis cet été, ce qui fut sa revue de prédilection a été reléguée au rang d’allume-feu. Il commence à froisser celui-ci lorsqu’un nom, en première page, attire son regard. On y parle d’une professeur de piano. Madame Damato. On y dit qu’elle a perdu la vie. On ne dit pas comment. Mais on dit que tous ses biens ont été légués à l’École, et que parmi eux une œuvre monumentale, dont personne ne connaissait l’existence. On dit que le monde de la musique a perdu un grand nom avant même qu’il ne soit connu. On ajoute que ses œuvres seront jouées, le soir de Noël, à l’Eglise, seule salle à pouvoir, de l’avis du rédacteur, donner à sa musique l’ampleur qu’elle mérite.
Natan, pétrifié, se lève et rentre chez lui.
Il en oublie ses livres.
Il dépoussière son piano.

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