neuf

Alors que Natan, du haut de sa tour, flirte avec sa renaissance, Eve, sur la Petite Place, mange une glace.
Son regard se perd sur les traits des autres gourmands, choisissant dans la longue liste de douceurs leurs pêchés favoris. De fines gouttelettes salées perlent de ses yeux, se perdent sur les tristesses de son visage et se meurent sur ses lèvres.

– Je ne vends pas de ce parfum, mademoiselle, avertit le marchand de glaces, la voyant pleurer sur son cornet comme d’autres se lamentent sur leur bière. Vous ne devriez pas être triste. Mes glaces ne sont pas si mauvaises.

Elle lui répond un sourire contrit. Une coulée pistache s’échappe de son bricelet.
– Vous lui avez fait peur, n’est-ce pas, demande-t-elle enfin, timide ?
L’homme ne répond pas. Il a reconnu la compagne du voyeur. Il sert les derniers clients agglutinés autour de sa boîte à fraîcheur. Ferme boutique. Met l’écriteau “De retour dans cinq minutes…”, tend le bras à Eve. Elle le prend. Il l’emmène au café. En commande deux. Puis, finalement:
– Oui ma chérie. Je lui ai fait peur. Parce que vous lui avez menti.
– Absolument pas. Il voulait vous rencontrer alors je l’ai poussé à venir vous parler, c’est tout. Je n’ai rien dit d’autre, rétorque-t-elle, défensive.
– Si. Vous lui avez fait croire que vous croyiez en moi. Or ce n’est pas vrai. Vous ne croyez qu’en lui. Ce qui est, je le concède, bien plus honorable.

Le serveur survient. Pose les tasses. S’en va. Répit. Le glacier, consciencieusement, ouvre son sachet de sucre, le verse. Fait de même avec le pot de crème. Cérémonie. Dans la tasse, le blanc se mêle au brun, magie du métissage. Son regard, sous le dru duvet de ses sourcils, se promène de la boisson à la jeune fille. Il attend sa réaction. Patient.

Elle, son café, elle le fixe. Mais elle n’y voit rien. Elle s’y cache. Furtivement, elle sonde l’homme assis en face. Il a encore changé. Sa physionomie reflète à présent l’idée que Natan, dans ses rêves, devait se faire du Grand Marchand de Glace, mystérieux et poète, un peu fou et génial. Transformation. Mutation.

Il la regarde ne pas le regarder. Tout sourire. Espiègle.
– Il ne voulait que vous rencontrer, répète-t-elle, la voix hésitante. Et puis, croire en quoi ? En un marchand de glaces ? Je ne vois pas ce que ça a de particulier. Vous êtes quelqu’un qui vend des glaces. Rien de plus.
– Et rien de moins. Mais ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça. N’avez vous pas vu ses yeux. Il me regardait comme on lit un livre de légendes. Il ne me voyait pas, ne m’aurait pas entendu. Son imaginaire lui bouche les yeux. Il confond rêveries et lunettes noires. L’imagination est le parent pauvre de la réalité. Dites-le-lui, Mademoiselle. Un parent pauvre. Un bâtard. Et vous, Mademoiselle, avez donné à ses rêves une attache dans la réalité. Vous avez épousé ses chimères. Pour lui plaire. Vous êtes une muse bien cruelle. L’Amour n’a rien d’une concession. Vous ne gagnerez rien à le perdre.

– C’est à ma vie privée que vous parlez, Monsieur le glacier. Et elle n’a pas envie de vous répondre. Vous divaguez. Qu’est-ce qui peut bien vous faire déduire tout ça ?
– Ne vous emballez pas voyons. Je ne fais qu’observer. Rien de plus. Mon travail m’offre un vaste panorama du genre humain. Et vendre de la fraîcheur aux gens, leur prêter l’oreille entre deux bricelets, est une noble cause. Ne vous méprenez pas. On peut beaucoup aider en écoutant.
– De toute façon, vous m’avez volé mon Natan. Il est parti. Je ne suis même pas sûre de le retrouver. Il serait capable de se perdre dans son appartement tellement il a la tête en l’air. Vous me l’avez cassé.

– Bah ! Ce n’est pas un jouet Mademoiselle. C’est un être humain, de la catégorie des sensibles. Je lui ai juste botté le cul, s’exclame, rieur, le Marchand. Je lui ai remis les idées en place. C’est une bonne médecine. Un peu spartiate mais efficace. Allez le retrouver maintenant, et dites-lui que je n’existe pas. Pas comme il le croit. Ni moi ni les autres. Il n’y a rien de mystérieux dans le fait de vendre des douceurs aux gens. C’est un pêché de gourmandise transformé en profession de foi, pas une croisade ni un Grand Œuvre.
Eve paie le café. Remercie l’homme. Celui-ci repart à sa charrette, retire l’écriteau, se remet au travail.

Eve ne se sent pas mieux. Rentre. Mais pas chez lui.
Le marchand de glace, la voyant partir, susurre, pour lui-même :
– Patience ma belle, patience, l’hiver viendra.

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