sept

Le soir est tombé. Un groupe de vieux enfants s’oublie sur les marches de l’Eglise. Sur leurs membres une carte du ciel. De petites étoiles infectées de sang séché. Astres de l’oubli. Dans leurs yeux, le vide. Il n’y a personne dans ces corps. Juste le manque. Pas d’envies. Pas de vie. Pas d’amour. Le soir est tombé. Ils ne s’en sont pas rendus compte. La nuit coule dans leurs veines. Continuellement. En circuit fermé. Fauchés.

Âme, drame, gramme, pique et pique et colle et gramme, c’est la drogue qui te gagne.

Dans l’Eglise, effondré sur un banc, Natan se repaît de silence. Triste.

Il hésite à ressortir comme il est venu, en zombie. Aller sur le parvis rejoindre ceux qui s’en sont allés. Sortir une liasse de billets de sa poche, l’échanger contre une poudre aux relents de caramel. Puis la fumer. Ou l’injecter. Qu’importe ! Mais fuir enfin la réalité. Fuir ce monde. Vite.

Dans l’Eglise, effondré sur un banc, Natan tremble. Peur.

Dans sa tête fuient des images. De mauvaises images. Violence. Passion. Mort. Suicide. Destruction. Meurtre. Tout ce que sa vie a pu comporter d’absurde lui saute aux yeux. Ses plus beaux souvenirs se transforment en images de sang, de désolation, souffrance. Tant de bruit dans sa tête. Plus aucune ligne mélodique. Plus de rêves. Seulement la réalité, dans son habit le plus strict.

Am stram gram Pic et Pic et colegram, c’est l’enfer qui te gagne. Pif paf pouf c’est la vie qui te bouffe.

– Personne n’a dit que ce serait facile Natan, souffle, légère, une voix dans son dos.

Natan se retourne, les yeux rougis de larmes qu’il n’a pas même senti couler. Honteux d’entendre son nom prononcé. En face de lui, une femme. La dernière qu’il imaginait rencontrer ici. Sa professeur de musique.

– Que voulez-vous Professeur Damato ? s’enquiert-il.
– Tu le sais mieux que moi. Je t’ai bien vu regarder les drogués. Tu as hésité, n’est-ce pas ?
– Oui. C’est vrai. Quoi de plus naturel ? La vie n’est pas belle. Elle est sale. Je ne veux plus la voir. Tout comme je ne tiens pas spécialement à vous voir. Vous n’avez rien à faire dans mon cauchemar. Retournez à votre place, dans le passé. Repartez dans l’adolescence de mes souvenirs et foutez-moi la paix, professeur.
– Tu m’as l’air un peu énervé Natan. Être aigri à ton âge, c’est du luxe. Moi je peux, si tu veux. J’ai quarante-cinq ans, je suis célibataire, mes élèves ne sont pas des gens connus. Je ne suis pas connue. J’ai passé toute ma vie à apprendre la musique aux gens sans être capable de créer quelque chose. Et le dimanche, je croise mes élèves les plus doués hésitant à se droguer, avachis sur un banc d’église en priant l’autodafé. Tu exagères. Vraiment. C’est quoi ton problème ?
Décontenancé, Natan l’observe. Il est en colère. Il le sait. Et ça l’énerve.

– Écoutez, Madame Damato, vous avez toujours prétendu m’aider. Vous m’avez poussé à créer de la musique. Vous m’avez dit, mille fois, qu’il faut la comprendre pour savoir l’écrire, que le solfège n’était qu’une langue de plus, universelle, et cætera et cætera. Vous m’avez bourré le mou avec vos salades pendant des années, et là, tout ce que vous trouvez à me raconter, c’est que vous-même ne savez pas créer. Mais à quoi bon créer Madame, à quoi bon. On ne peut pas créer dans un monde sans poésie. Ce monde est dur. Ce monde me rend fou. Il est imperméable à la beauté. Jamais plus je ne toucherai un piano. Ou alors si, avec une boîte d’allumettes.
– Excuse-moi Natan. Je pensais que tu avais passé ta crise d’adolescence. Je ne te dérangerai pas plus longtemps. Bonne journée.

Elle se lève, marche vers l’autel, fait un signe de croix, puis s’en retourne, repasse devant Natan, ne le regarde même pas, se dirige vers la sortie, sort.
Abandonné là, Natan rumine sa colère. Il regarde l’autel, la haute croix, l’homme cloué dessus. Il le regarde dans les yeux. L’homme pleure. Depuis deux mille ans. Natan ne veut pas pleurer aussi longtemps.

Il se lève. Marche sous les hautes voûtes parsemées d’anges joufflus, de vierges éternelles et de démons vaincus. Marche. Fait le tour. Compte les bancs. A chaque tour, sa colère s’apaise, se transforme. Il marche. Encore. Deux heures passent.

Natan pense aux démons, à la vierge, aux joues des anges. La religion n’a jamais été son fort. Le Dieu des chrétiens est absent depuis trop longtemps. Et ses enfants ont fait beaucoup trop de morts pour se persuader de son existence. Mais peu à peu, à tourner dans l’Eglise comme le lion dans sa cage, son jugement change. Le calme de l’endroit l’envahit. Changement de point de vue. Ce n’est pas Dieu qu’il rencontre, mais l’homme. L’humanité. Ces milliers de gens, des siècles durant, réunis ici par le besoin d’être ensemble. Peu importe le motif. Réconciliation.
Il s’arrête soudain au milieu de l’allée. Regarde l’homme sur sa croix. L’homme pleure. Mais il n’est pas triste.

Alors Natan, dans un élan, se met à courir, fait le tour de l’autel, voit une porte, l’atteint, l’ouvre. Son coeur s’accélère. Derrière, un escalier en colimaçon. Il s’y précipite. Court. Court. Court. Court. Court. S’essouffle. Court. Court. S’essouffle. Marche. Éreinté, il atteint une autre porte. Après deux cent dix-sept marches. Une ouverture. Un entrebâillement.
Du dehors souffle un vent léger.

Natan est au sommet de l’Eglise et Dieu, au loin, sourit.

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Une douceur poétique pour la route ?

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